Au revoir tristesses ! Psychanalyse des dépressions et des mélancolies individuelles et collectives (Lille)

Landschaft mit Turm Detail 2 Copyright Dieter Roth
Foundation Hamburg 1976 - 94 graphiste : Jule Rump, Hambourg

16ème colloque de l’ALEPH (à la SKEMA de Lille)

samedi 28 mars 2015
 
 
 
 

Du 7 janvier au 11 janvier 2015, la France a vécu des événements qui ont d’emblée marqué son histoire et peut-être même changé son destin. Ce qui s’est passé n’interroge pas seulement la politique et l’histoire mais aussi la psychanalyse. Notre colloque ne saurait faire l’économie d’une réflexion sur ce moment tragique, ne serait-ce que par une mise à jour de son argument (1) .

 

Les Français se disaient déprimés, leur tristesse était individuelle mais aussi collective. Beaucoup d’entre eux sont maintenant choqués, traumatisés, en deuil, et ils ont peur. Non sans raison. Pourtant, ils ne se sont ni couchés ni terrés. Ils ne se sont pas non plus contentés de se plaindre ou de protester comme si souvent. Ils ont fait un petit bout de chemin ensemble. Ce n’est pas négligeable et c’est un signe du changement produit par les événements. La brutalité de la façon avec laquelle les victimes, jeunes et âgées, ont été arrachées à la vie ne saurait effacer nos pensées pour celles-ci : leur mort dit quelque chose. Et c’est ce dire qui a aidé les Français à se lever et à marcher. Leur tragédie nous dit – et la psychanalyse ne peut qu’être attentive à ce dire – qu’ils étaient liés par les mêmes valeurs : pas simplement par leur amour de la liberté d’expression, mais plutôt par leur esprit, leur humour, leur courage. Vraisemblablement, aucun des dessinateurs ne connaissait le jeune homme juif qui, par un acte désespéré, a voulu sauver les autres otages, et réciproquement, il n’est pas sûr que ce jeune homme ait lu Charlie Hebdo. Ils ont pourtant en commun de ne pas avoir renoncé. Menacés depuis plusieurs années, les caricaturistes ne pouvaient pas ne pas dessiner la vérité sur un abus de la religion. Lui, le jeune homme, ne pouvait pas faire autrement que d’essayer de prévenir le pire : il est mort alors qu’il voulait tourner une des kalachnikovs contre l’assassin pour défendre les autres otages . Et n’oublions pas le héros, malien, de 24 ans et maintenant de nationalité française : il a montré à des otages du supermarché casher, dont une femme avec un bébé, qu’ils pouvaient se réfugier dans les chambres froides, et a ensuite expliqué à la police le plan du magasin. Dimanche dernier, les Français ont bien saisi la communauté de valeurs de ces actes respectifs. Est-ce que cette identification suffira pour quitter tristesse et détresse ? Qui saurait prophétiser ce pas en plus ? Qui suivra ceux qui voudraient décourager leur nouvelle marche ?

 

Préambule, rédigé le 13 et 18 janvier 2015.

 

Depuis l’antiquité, les tristesses ont été interrogées et décrites sous le nom de mélancolie par les médecins, les poètes et les penseurs. La psychanalyse s’inscrit dans cette tradition tout en la dépassant. La coupure avec la tradition millénaire a été opérée par Freud. Car si les psychiatres du XIXème siècle ont accueilli et parfois enfermé les mélancoliques, Freud leur a rendu la parole au profit de sa science naissante. En témoigne son « Manuscrit G » , envoyé en 1894 à Fliess. Même si son auteur prendra ses distances avec plusieurs formulations de ce texte précoce, ses thèses principales se laissent facilement traduire dans le langage de la théorie libidinale de sa métapsychologie appliqué dans « Deuil et mélancolie » (1915). En 1884, il reconnaît déjà le deuil comme l’affect de la mélancolie et ce qui la cause : la nostalgie provoquée par ce qui a été perdu. Il situe la perte dans la « vie pulsionnelle », en notant : « La mélancolie consiste en le deuil de la perte de la libido ». La libido fuit par « un trou dans le psychisme ».

 

Ce manuscrit garde, cent trente ans après sa rédaction, tout de sa modernité. On peut ainsi comparer sa théorie au diagnostic politique de David Foster Wallace, un grand écrivain, qui a succombé à ce que Freud a appelé la « mélancolie génuine ou grave » où se répètent les dépressions sans phases maniaques. Wallace pensait que la perte de l’empire américain était causée par un gap, un trou au niveau des rentrées fiscales de l’État, qui aggravait ainsi la dette du pays d’une façon astronomique. L’idéologie ultra-libérale au cœur de l’administration fiscale a transformé celle-ci en une entreprise capitalistique, tout en oubliant de fermer le trou de la dette. La pensée politico-économique de Wallace se télescopait donc avec son symptôme mélancolique .

 

Il est nécessaire de désenclaver de sa seule considération médicale l’intérêt que nous portons à la structure mélancolique : la mélancolie n’est pas seulement une pathologie mais aussi un objet de la pensée, une affinité du sujet avec l’écriture et un symptôme ravageant la société. Impossible d’y comprendre quelque chose si on néglige sa complexité, son omniprésence dans les affaires des êtres humains. C’est par l’esprit ouvert de la psychanalyse que nous voudrions aider à désamorcer la charge mortifère des dépressions pour pouvoir dire au revoir à la tristesse.

 


Notre colloque tiendra compte des multiples facettes de la structure mélancolique. Il sera pluridisciplinaire. Sans rien céder du sérieux et de l’intensité de nos recherches cliniques, nous inviterons, hormis nos collègues psychanalystes, des chercheurs prestigieux des champs voisins de notre discipline : psychiatrie, lettres, philosophie, arts. Mais nous voulons avant tout partager nos résultats avec les participants dont les réflexions enrichiront les communications.

1: Rappelons brièvement les faits. Mercredi 7 janvier : 12 personnes sont tuées, par deux frères terroristes parce qu’elles travaillaient pour Charlie Hebdo, journal satirique, qui ne s’est pas laissé museler par la peur. Une psychanalyste était parmi ces victimes. Nous lui rendront hommage lors de ce colloque. Jeudi 8 janvier, le jour même où un deuil national avait été déclaré, une femme policière est abattue dans une rue de Montrouge, par un complice des deux frères. Le lendemain, vendredi 9 janvier, celui-ci ôtera la vie à quatre hommes dans un supermarché casher, parce qu’ils appartenaient à la communauté juive. Le même jour, les trois tueurs sont éliminés par la police qui avait perdu trois de ses membres. Dimanche 11 janvier : plusieurs millions de personnes, dont plus de cinquante dirigeants internationaux, défilent dans les villes françaises dans une « marche républicaine » contre ces actes et pour la liberté.

2: Diana Saliceti dans Libération, 13 janvier 2015.

3: Sigmund Freud, « Manuscrit G », in Briefe an Wilhelm Fliess 1887-1904. Édité par Jeffrey Moussaieff Masson. 1986, Francfort, S. Fischer, p.96-104.

4: David Foster Wallace, The Pale King, Londres, 2012, Pinguin Books, chapitres 14 – 23.


Le colloque se déroulera à la SKEMA de Lille, Amphi A.
SKEMA: Avenue Willy Brandt, 59777 Euralille, France


 

Les intervenants seront entre autres:

Bernard BAAS, Agrégé de l'Université, Docteur en Philosophie, Professeur de philosophie en classes de Lettres supérieures et de Première supérieure au Lycée Fustel de Coulanges.

Daisuke FUKUDA, docteur en psychanalyse de l’Université de Paris VIII, maître de conférence à l’université Aoyama Gakuin (Tokyo) (à confirmer)

Franz KALTENBECK, psychanalyste à Paris et à Lille, membre du Collège des Psychanalystes de l’ALEPH.

Diana KAMIENNY, psychanalyste et psychiatre à Paris, membre du Collège des Psychanalystes de l’ALEPH (à confirmer)

Sylvain MASSCHELIER, Professeur agrégé de lettres modernes, titulaire du Master 2 Lettres, Arts, Langues et Communication et d’un DEA d’Analyses littéraires.

Geneviève MOREL, psychanalyste à Paris et à Lille, présidente du Collège des Psychanalystes de l’ALEPH.

Manya STEINKOLER, Professor in the English department at Borough of Manhattan Community College, New York

Diane WATTEAU, Artiste, critique d’art, membre de l’AICA, commissaire d'exposition indépendante. Agrégée et maître de conférences en Arts plastiques, Université Paris 1, Panthéon-Sorbonne.

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