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24ème colloque de l’ALEPH et du CP-ALEPH – « Les idéaux de genre – La complexité psychanalytique du sexe chez l’enfant »

18 mars 2023 : 9h30 - 17h30

24ème colloque de l’ALEPH et du CP-ALEPH

Au théâtre de la Verrière à Lille

samedi 18 mars 2023

Les idéaux de genre

La complexité psychanalytique du sexe chez l’enfant

« Elle est lui, il est elle », entend-on bruire dans les médias, les cours de lycées et sur les réseaux sociaux. Le genre n’apparaît plus comme une donnée liée au sexe biologique mais comme le concept d’une identité qui peut y contredire. Certains adolescents refusent le binarisme sexuel et se lancent dans une transition sexuelle. L’affirmation d’une identité de genre construite à l’encontre de tout ce qui serait censé découler de l’appartenance à un sexe, comme celle de la « fluidité » supposée rendre possible une telle démarche de transition, semblent s’inscrire parmi les idéaux de nos sociétés. En effet, les demandes de transitions sexuelles deviennent de plus en plus fréquentes. Par exemple, une étude récente, réalisée au sein d’une dizaine de lycées de Pittsburgh (États-Unis), révèle une prévalence nettement supérieure aux estimations antérieures : 10 % des élèves se déclarent désormais transgenres ou non binaires ou de genre incertain1. En France, les demandes de changement de prénom explosent. On voit se manifester, tôt dans la vie, l’idée de ne pas être du sexe qu’on vous a assigné à la naissance. En venir à cette conclusion forte suppose cependant que l’adolescent ou l’enfant ait préalablement appréhendé la différence des sexes, ce qui est loin d’être une évidence.

Comment la psychanalyse aborde-t-elle cette différence ? Freud affirme avec force, on le sait, l’existence de la sexualité infantile pour les filles et les garçons. Alors qu’il n’y a selon lui qu’une seule libido, dite masculine, le complexe de castration détermine, sur un mode symétrique inversé, l’évolution différenciée de la fille et du garçon. Le garçon se détourne de l’amour œdipien voué à sa mère car il craint son père et la perte de son organe viril. La petite fille comprend vite que sa mère, semblable à elle-même, n’a pas l’organe viril et, en tirant les conséquences, se détache d’elle pour se tourner vers son père dont elle attend cet organe valorisé, éventuellement sous la forme d’un enfant. Elle entre dans l’œdipe pour y rester durablement, comme dans un port, dit Freud. Ces thèses ont été l’objet d’intenses débats des mouvements analytiques freudien et postfreudien, alors que des psychanalystes femmes et des féministes critiquaient la théorie freudienne.

Lors de son retour à Freud dans les années 50-60, Lacan relit les textes freudiens à partir de la théorie du signifiant et du structuralisme. Le signifiant du phallus, associé au Nom-du-Père, domine alors le rapport de chacun au sexe. Des formules, travaillées de manière à éviter une propriété telle qu’avoir ou ne pas avoir, déconstruisent la détermination anatomique des sexes : la femme n’est pas sans l’avoir, l’homme n’est pas sans l’être, etc. Signifiant du désir de l’Autre, le phallus n’est pas un organe : il symbolise le manque à avoir et la nostalgie de ne plus l’être pour les deux sexes (castration) et oblige le sujet au paraître dans un monde fait de semblants, mais que déchirent des pulsions nouées à la pulsion de mort qui reste le roc du réel.

Dans les années 70, Lacan aborde la différence sexuelle dans le cadre d’une logique grâce au concept aristotélicien du « pas-tout » qui caractérisera la féminité, pour une part hors-la loi phallique, à la différence de la masculinité toute phallique. Le pousse-à-la femme caractérise l’idéal féminin auquel aspirent, à l’instar du Président Schreber, nombre de sujets, hommes ou femmes anatomiques.

À son époque, Freud ne parlait évidemment pas en termes de « genre », même si certains cherchent à réintroduire rétroactivement cette notion dans ses théories – ce qui semble anachronique. Si Lacan ne l’ignore pas, il considère que le genre reste une notion grammaticale, certes riche2– sa référence étant le dictionnaire de Damourette et Pichon -, mais qui ne suffit pas à définir la complexité de ce qu’il nomme « la sexuation », soit le rapport de chaque individu au sexe, caractérisé par la façon dont il jouit dans ses relations de désir et d’amour, ratées, symptomatiques ou ravageantes selon les cas. En effet, dans ce domaine comme en d’autres, la normalité n’existe pas pour la psychanalyse. Ainsi, pour Lacan, la passion « transsexualiste » consiste à « refuser la corrélation proposée par le discours sexuel entre jouissance et phallus3», refus légitime dans la mesure où la jouissance ne se limite pas à la jouissance phallique. Il ne l’aborde donc pas en termes de genre, comme on le fait aujourd’hui où le concept de genre a pris le pas sur ceux de sexe et de sexuation.

Aujourd’hui, en effet, la question du genre dépasse largement celle du transsexualisme classique. D’où des questions posées à la psychanalyse clinique et théorique : Comment la psychanalyse, qui n’a donc pas été inventée ni élaborée en termes de genre, peut-elle penser la dualité du sexe et du genre à l’heure de la domination du genre et de l’avènement de toutes sortes de types de transitions ? Les concepts de moi idéal et d’idéal du moi, ébauchés par Freud et repris par Lacan, peuvent-ils l’aider dans l’élaboration des problématiques actuelles d’idéaux de genre ? Et comment ces phénomènes, relevant à la fois de la psychologie collective et individuelle, sont-ils susceptibles d’infléchir en retour la théorie psychanalytique ?

Dans la pratique, si une personne en transition est convaincue (ou pas) de ce qu’elle avance, il ne s’agit pas pour le psychanalyste de contrer sa certitude ou ses doutes ni d’y faire obstacle. L’éthique du psychanalyste ne change pas : elle implique que n’importe qui, qui en fait la demande, puisse interroger son désir et son identité dans sa cure, élaborer ses symptômes et se trouver une place nouvelle où habiter comme sujet.

Mais des questions supplémentaires surgissent dans le cas de jeunes sujets. La transition est censée amener les adolescents vers l’« être » genré qu’ils idéalisent plus que tout. Malheureusement, avec les dé-transitions, des psychanalystes reçoivent le témoignage de ceux qui en sont revenus et protestent du sort qui a été fait à leur demande d’enfant, comme en témoigne l’affaire Keira Bell4 en Grande-Bretagne. Leur situation rappelle brutalement que « ce qui est en jeu est bien moins la fluidité des genres qu’un problème de frontière entre la vie et la mort 5».

Dans le cas de ces enfants et adolescents, comment leurs questionnements sont-ils accueillis et interprétés par les adultes qui les entourent ? Ces jeunes sujets sont parfois marqués d’une certaine « immaturité » physique et psychique et leur dépendance vis-à-vis de leurs parents reste importante. Le plus souvent soutenus par leurs parents, certains trouvent, auprès de médecins ou de psychologues qui diagnostiquent une « dysphorie de genre », un écho à leur demande de changement de sexe ; des traitements hormonaux puis chirurgicaux, lourds et irréversibles, peuvent être engagés. « Ton corps t’appartient », dit-on maintenant aux enfants. Mais ne s’agit-il pas, parfois, de forcer le discours sexuel par la chirurgie ? Et, dans ce cas, à qui appartient finalement le corps de l’enfant ? Dans son film « Petit fille » (2020), Sébastien Lifshit estime que la liberté d’être soi comporte celle de disposer de son corps. Mais des psychanalystes comme Caroline Eliacheff et Céline Masson6 dénoncent la dangereuse aliénation de la transition précoce. Qu’en est-il alors du consentement de l’enfant ?

Lors du colloque, des cliniciens qui rencontrent ces questions dans leur pratique seront invités à témoigner de leur travail en interrogeant la différenciation des sexes dans l’enfance, le rôle des idéaux dans la constitution du genre, le développement du corps à la puberté et ses effets, le rapport entre sexualité et identité, et l’importance de la pulsion dans sa confrontation à la pensée, au doute et à la certitude. Des ouvrages littéraires, philosophiques, juridiques ou des films qui placent ces questions au centre de leur propos nous seront précieux.

Actuellement aux États-Unis, des droits conquis de haute lutte (avortement, contraception, mariage gay, etc.) sont menacés au nom d’idéaux du genre inspirés par certaines idéologies ou religions (ainsi, la maternité comme idéal du féminin), dont nous pourrions étudier l’incidence dans notre colloque. L’existence de sociétés traditionnelles qui accueillent plusieurs genres7 en leur sein pourraient aussi nous conduire à déconstruire nos préjugés.

Des interventions sur tous ces points sont donc attendues au colloque.

 

1 – « La médecine face à la transidentité de genre chez les enfants et les adolescents », communiqué de l’Académie Nationale de Médecine du 25 février 2022.

2 Damourette J. et Pichon E., Des mots à la pensée, Essai de grammaire de la langue française, 1911-1927.

3 – Morel G., Ambiguïté sexuelles. Sexuation et psychose, Anthropos, Paris, Anthropos, 2000, p. 196.

4 On peut lire la traduction d’un article de Keira Bell racontant son histoire sur https://resistancelesbienne.fr.

Le 9 mai 2022, Keira Bell a perdu définitivement son procès contre le Tavistock and Portman NHS Foundation Trust, la Cour suprême refusant d’examiner son affaire après l’annulation, par la Cour d’appel, de la décision de la première instance devant laquelle elle avait gagné son procès : celle-ci reconnaissait qu’ il est « hautement improbable qu’un enfant de 13 ans ou moins puisse consentir au traitement », et qu’il est « douteux qu’un enfant de 14 ou 15 ans puisse en comprendre les conséquences » : https://www.genethique.org

5 – Gherovici P., Transgenre. Lacan et la différence des sexes, Paris, Éditions Stilus, coll. « Résonnances », 2021.

6 Eliacheff C., Masson C., La fabrique de l’enfant-transgenre, Paris, L’observatoire, 2022.

7 Tels les muxes dans la civilisation zapotèque au Mexique, les bissus chez les Bugis d’Indonésie, les sipiniits chez les Inuits, les tumtums dans le vieux judaïsme etc.

Détails

Date :
18 mars 2023
Heure :
9h30 - 17h30
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Lieu

Théâtre de la Verrière à Lille
28 Rue Alphonse Mercie
Lille, 59800 France
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