Colloque : "L’insomnie : sommeil, rêves, cauchemars" (Lille)

20è colloque de l'ALEPH et du CP-ALEPH
à Lille samedi 23 mars 2019

« Je n’arrive jamais à m’endormir», «je me réveille en sursaut au milieu de la nuit et je ne peux pas me rendormir», «j’en ai perdu le sommeil», «mon enfant refuse de faire ses nuits», qui n’a eu l’occasion de dire ou d’entendre des phrases de ce genre? L’insomnie nous renvoie à une expérience intime, qu’elle accompagne une période de crise ou semble s’installer pour longtemps.

La médecine, qui en a fait un problème majeur de santé publique, tente d’y apporter des réponses immédiates – l’abondance des prescriptions et la consommation de médicaments du sommeil en témoigne. Des services spécialisés en pathologie du sommeil ont été ouverts dans les hôpitaux, dans un but non seulement de diagnostic et de soin, mais aussi de recherche et d’enseignement1 ; nombre de leurs publications scientifiques sont d’ailleurs régulièrement relayées par les media. Car il ne s’agit pas seulement de dormir – ce qui est un impératif biologique – mais de «bien dormir», c’est-à-dire ni trop peu, ni trop. Notre sommeil doit répondre à des normes de plus en plus précises : dormons-nous suffisamment, aux bonnes heures, faut-il bannir la grasse matinée ou la sieste, respectons-nous les cycles circadiens – cette horloge biologique qui rythme l’alternance des périodes de veille et de sommeil –, souffrons-nous d’apnées du sommeil? Nous plaignons-nous de somnolence diurne, voire d’hypersomnie? Ou aussi de cauchemars ? En même temps, à l’opposé, des études, spécialement dans le domaine militaire, se donnent pour objectif de décupler les capacités d’éveil (de 34 à 64 heures) des hommes en opération à haut risque. Comment se débarrasser du sommeil lorsque la vie de tous dépend de la vigilance de quelques-uns ?
Or, si la médecine et les neurosciences nous prescrivent ainsi d’une façon normative les modalités du bien dormir, elles cherchent moins à éclairer le vécu subjectif de l’insomnie qu’à réduire celle-ci: «La dette de sommeil doit toujours être réglée», affirme le professeur Stuart Peirson, de l’université d’Oxford.

Dès le départ, la psychanalyse a pris ces questions de biais en introduisant le désir en tiers entre le sommeil et le rêve. Freud met en effet le désir au principe du rêve comme du sommeil. Si on le sait bien pour le rêve – qui ne connaît aujourd’hui la théorie freudienne du rêve comme accomplissement d’un désir? – on l’oublie pour le sommeil. Et pourtant, pour Freud, le sommeil fait bien l’objet d’un désir et non pas d’un simple besoin – comme l’a souligné Lacan, non sans relever le côté énigmatique d’une telle affirmation. Que signifie en effet un désir de dormir dès lors que le sommeil demande l’abandon passager des investissements libidinaux sur le monde, comme des vêtements que l’on quitte? Et qu’implique par rapport à un tel désir de dormir l’insomnie envisagée cette fois comme un symptôme? En outre, comment articuler l’un à l’autre le désir de dormir et le désir du rêve? Le meilleur gardien du sommeil est, selon Freud, le rêve qui retarde le moment du réveil, le rêve qui est soutenu par un désir plongeant ses racines dans l’inconscient et dans l’enfance. Ce désir infantile ne déterminerait donc la création du rêve qu’en s’alliant au désir de dormir, le mécanisme du rêve s’ordonnant ainsi autour de l’articulation de ces deux désirs. Cet équilibre est du reste rendu fragile par la censure, fonction qui, selon Freud, nécessite le déguisement du désir du rêve, en tant qu’il est par hypothèse un désir refoulé. Or la censure ne dort pas, même si le sommeil atténue la résistance du moi au désir à laquelle celle-ci équivaut.

Freud postule par ailleurs une continuité entre le rêve nocturne et la rêverie diurne. Car la rêverie diurne vise elle-même à un accomplissement de désir. Lacan accentue le trait: nous passerions donc notre vie à rêver et le réveil ne se produirait que le temps d’un éclair, d’un battement, l’instant d’un changement de rideau: on ne se réveillerait que pour continuer à rêver – à rêver tout éveillé. Que vise Lacan avec cette métaphore du rideau? Serait-ce le réel, défini comme l’impossible à supporter, que la rêverie (ou le rêve) nous permettrait d’éviter? Et si nous ne faisons que sauter d’un rêve (nocturne) à l’autre (diurne), l’insomnie ne serait-elle qu’une autre espèce particulière de rêve? Ou bien au contraire, doit-on voir dans l’insomnie la présence insistante du réel, tapi derrière ce rideau, qui mettrait en échec la fabrication du rêve protecteur du sommeil?
Peut-on alors rapprocher l’insomnie des rêves qui mettent en échec la qualité du sommeil, que Freud a liés à l’au-delà de ce principe d’équilibre que constitue le principe de plaisir ainsi qu’à la compulsion de répétition soutenue par la pulsion de mort? Parmi ces rêves où l’accomplissement de désir n’est pas évident, on trouve les rêves répétitifs dans lesquels le sujet revit un événement traumatique (actes de guerre, agressions, pratiques sexuelles imposées, etc.). Cette catégorie de rêves pointée par le contemporain de la Première Guerre mondiale qu’a été Freud revêt du reste une actualité toute particulière dans le contexte de notre époque, marqué par les attentats.
Quel est enfin le lien de l’insomnie au cauchemar, Alptraum, terme qui n’est presque jamais utilisé par Freud qui lui a préféré celui de rêve d’angoisse? Franz Kaltenbeck, dans son article «Extension du domaine du cauchemar2 », indiquait que Freud «n’avait pas besoin de faire grand cas du cauchemar parce que sa découverte de la formation des rêves [avait], en elle-même, un côté cauchemardesque» dans la mesure où le rêve se nourrit des restes diurnes et garde une part «d’inconnaissable». Cette part d’énigme montre qu’on ne peut pas caractériser le cauchemar seulement par l’affect d’angoisse.
Ainsi une analysante évoque un cauchemar répétitif: elle est poursuivie par une ombre menaçante. À l’instant d’être saisie par l’ombre, elle se réveille angoissée. L’ombre figure sa mère, qu’elle perçoit comme une menace qui peut l’engloutir. L’angoisse qui la réveille surgit juste avant de savoir ce qu’il en est de ce réel énigmatique, ici la jouissance de sa mère. Le cauchemar s’interrompt pour la protéger de ce savoir insupportable. Lacan l’avait noté: «Quand il arrive dans le rêve (des analysants) quelque chose qui menacerait de passer au réel, ça les affole tellement qu’aussitôt ils se réveillent […], c’est-à-dire qu’ils continuent à rêver3.»
S’il y a – éventuellement – une communauté de structure entre l’insomnie et le cauchemar, il faudra donc la rechercher non seulement dans notre angoisse face au réel mais aussi dans notre désir de ne rien savoir de notre inconscient, qui commande le refoulement et la censure.
Alors, que pouvons-nous attendre d’une psychanalyse, qui est justement la seule façon de nous approcher de notre savoir inconscient? Nous permettra-telle de soulever le masque et de nous réveiller enfin? Pour Lacan, le réel ne se démasque pas, mais nous pouvons, comme le fait la patiente citée ci-dessus, le cerner grâce à la parole adressée à l’analyste, celle qui raconte notre vie et nos rêves nocturnes ou diurnes, séance après séance. Nous serons ainsi en mesure de déchiffrer et dénouer nos symptômes douloureux et d’avoir un aperçu sur ce qui nous permet d’éviter le réel: nos rêves et nos fantasmes.

Notre colloque soumettra ces questions à l’épreuve de la clinique psychanalytique ou psychothérapeutique, grâce aussi à des exemples empruntés à la littérature, l’art ou le cinéma. Des chercheurs d’autres disciplines, scientifiques, psychiatres, philosophes, viendront éclairer et nourrir nos débats avec les participants.

1 Comme par exemple à l’Hôpital Universitaire Pitié Salpêtrière à Paris qui travaille en réseau avec Le Centre de l’Insomnie du service de neurophysiologie dirigé par le Pr Lionel Naccache

2 Franz Kaltenbeck, Savoirs et clinique n° 12, p. 196.
3 Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Le Seuil, 1975, p.52-53.

SKEMA Lille, avenue Willy Brandt, 59777 Euralille, métro : gares. (30€ / TR 10€).

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