Colloque zoom du 29 mai 2021 : "Masques et mascarade"

Pendant la pandémie, n’avons-nous pas fait la même expérience, non sans inquiétante étrangeté, à la vue de nos semblables tous uniformément masqués dans la rue ? Et la psychanalyse elle-même n’en a-t-elle pas été affectée : nouvelles expériences de séances le visage masqué, surprises de la défiguration, et, alternativement, visages démasqués en vidéo ou absents au bout du fil ?
Le masque est entré dans l’histoire de la psychanalyse, tout à son début, lorsque Freud a fait pour la première fois l’« analyse complète d’une hystérie ». Face à la belle indifférence de Fraülein Élisabeth von R., il s’est souvenu d’une phrase du Faust de Goethe - « ce petit masque-là fait augurer un sens caché ». Or il n’y avait rien de substantiel sous ce masque, il fallait juste faire parler le symptôme de conversion de la jeune fille - une paralysie signifiant un désir refoulé. Le désir se présente toujours ainsi, masqué par un symptôme. Son ambiguïté, celle du signifiant toujours équivoque, est pour Lacan « l’élément de masque du symptôme ».

Lorsqu’elle prend le métro, une analysante sent le visage d’un autre se détacher et se coller au sien, comme un masque qui vient l’étouffer et lui faire perdre son identité : c’est cette présence quasi-hallucinatoire du désir de l’autre qu’elle vient exorciser en analyse. De tels phénomènes dégagent une angoisse proche de ce qu’on éprouve devant les deep fake promus par certains media, ces artefacts qui peuvent parler et dire n’importe quoi à notre place, ces doubles qui nous montrent notre visage moulé sur une autre tête posée sur un autre corps.
Pendant un deuil, on se pare parfois de l’image du disparu comme d’un masque portant certains de ses traits, qu’on reconnaît fugitivement au miroir : il a pris la place de notre idéal du moi.

En déchiffrant le symptôme, on va donc de masque en masque, de désir en désir. Cette course a-t-elle une fin ? Pour montrer qu’elle n’est pas aveugle mais orientée par un objet sans image, Lacan a promu la cause du désir, l’objet a, pas commode à regarder en face sans son masque. Il y faut une psychanalyse.

Que trouve-t-on sous le masque si on s’obstine à vouloir l’enlever ? Pas ce qui semblait promis, en tout cas. Quand un couple de jaloux, Raoul et Marguerite, brossés par Alphonse Allais dans Un drame bien parisien, vont au bal masqué pour s’espionner mutuellement, Lacan s’amuse de ce malentendu d’une rencontre amoureuse entre deux personnages qui, démasqués, ne seront ni l’un ni l’autre : « Lui ce n’était pas Raoul. Elle, ce n’était pas Marguerite. » Et pourtant ils repartent ensemble.

Le masque a-t-il un genre ? Quand Joan Riviere cherchait en 1929 à montrer le brouillage des pistes des femmes pour elles et les autres en se dissimulant sous le masque de la féminité, que penser aujourd’hui de cette « féminité-mascarade », à l’heure des LGBTTQQIAAP ?

Lacan se penche sur un jeune enfant qui rit en accueillant sa mère. Mais son rire se fige face au « visage de bois » de celle qui refuse d’accéder à sa demande. Ce visage de bois, l’enfant devenu adulte s’en revêtira bien plus tard, comme d’un masque d’insatisfaction qu’il opposera aux autres : « autant de masques que de formes d’insatisfaction ». (Séminaire V, p. 333) Cela fait beaucoup de masques… Ce rire et ces masques ont-ils à voir avec le goût des enfants pour les clowns, qui les font passer du rire à la peur ?

Si, derrière le masque, il y a toujours un autre masque et jamais de « vrai » visage, alors faire le clown, adopter les jeux d’enfants, porter le masque dans Eyes wide Shut avec Stanley Kubrick, ou le déposer sur l’oreiller continue de faire du récit un autre masque. Déguisements, masques, supercheries - au cinéma, en littérature, dans les arts plastiques - font partie des panoplies de démasquages dans l’univers de la fiction, et du rêve pour résoudre rébus et devinettes.

Le colloque s’interrogera, avec nos collègues psychanalystes, psychiatres, psychologues, enseignants, artistes… sur les diverses sortes de masques et de mascarades que nous rencontrons dans nos pratiques, dans la clinique, mais aussi dans les arts et les lettres.