Hommage à Franz Kaltenbeck (1944-2018), Psychanalyste

par Michael Meyer zum Wischen

Le 13 mars 2018, à Kanazawa, au Japon, où il s’était rendu pour un colloque, Franz Kaltenbeck est décédé d’un infarctus qui l’a brutalement arraché à une vie très active et marquée par son engagement infatigable pour la psychanalyse.

Qui connaissait Franz Kaltenbeck sait combien peu lui importaient les flatteries et à quel point il haïssait tout ce qui relevait du conventionnel.

Franz Kaltenbeck – analysant de Lacan, son élève en un certain sens et grand connaisseur de son œuvre – était un psychanalyste qui jamais ne s’est retiré hermétiquement dans l’un des groupes dits lacaniens. Il n’avait pas pour habitude d’interpréter de façon permanente et ritualisée l’œuvre de Lacan et évitait le jargon « lacanisant». Bien plutôt, il développait la théorie de Lacan en la confrontant constamment avec la clinique contemporaine et l’interrogeait en tenant compte de la littérature, des arts plastiques, de la philosophie, de l’histoire et de l’actualité politique.

Né à Graz à la fin de la guerre, Franz Kaltenbeck était particulièrement sensible à la recrudescence des tendances d’extrême droite et xénophobes dans toute l’Europe et surtout dans son pays natal, problème sur lequel il rédigea récemment, le 15 janvier dernier, un article publié dans Le Monde. Il ne pensait aucun bien d’une psychanalyse à tendance apolitique et appréciait l’engagement d’un Horst Eberhard Richter, même s’il ne partageait pas ses théories.

Franz Kaltenbeck était particulièrement attiré par les côtés les plus impénétrables de ses analysants. Analyste passionné, il se montrait soucieux de redonner aux délinquants leur dignité, en leur faisant comprendre à quelles forces démoniaques ils étaient livrés – leur signifiant en même temps par là de prendre au sérieux leur choix en tant que sujet.

Clinicien du Réel par excellence, Franz Kaltenbeck avait une capacité particulière à saisir les traits psychotiques chez des patients en apparence névrotiques. J’ai fait sa connaissance à Karlsruhe, lors d’une controverse sur le rapport entre névrose obsessionnelle et psychose. Dans les discussions, il était extrêmement combatif, jusqu’à la polémique, faisant valoir des contre-arguments, lorsqu’ils lui semblaient cliniquement concevables et bien fondés en théorie. J’ai vraiment appris à apprécier sa façon ingénieuse d’aborder la psychose, quand, lors d’un congrès à Cologne, il est parvenu à faire comprendre à une participante érotomane qu’elle devait cesser de poursuivre de ses assiduités l’un des  intervenants. À cette époque, quelques-uns parmi nous l’avaient surnommé « le souverain ».

Franz Kaltenbeck n’avait aucune sympathie pour le folklore régional lacanien et prisait la richesse de la tradition psychanalytique dans son ensemble. Nous tenions tous deux en grande estime l’œuvre de Bion. L’étude de ses concepts nous liait, ainsi que ce que Bion appelait « thinking under gunfire ».

Si sa façon d’être, parfois dure, pouvait en déconcerter certains – mais n’était-ce pas là une variante de l’humour viennois ? –, maintes fois, quand on le rencontrait personnellement, Franz Kaltenbeck se révélait plein de compassion, vulnérable et capable d’autocritique.

Il évoquait souvent que c’était l’art du psychanalyste de ne pas s’impliquer dans des échanges agressifs et de sortir de situations destructrices avec l’analysant.

Critique vis-à-vis d’une théorie vulgarisée de la relation d’objet, il avait une grande finesse dans le maniement du transfert. Il a pris en analyse des patients que d’autres n’auraient pas acceptés, et parvenait, même dans des situations difficiles, à poursuivre la cure analytique.

J’aime penser à sa façon de questionner la littérature dans le but de mieux affiler la théorie psychanalytique. En aucune façon, il ne s’agissait pour lui d’appliquer la psychanalyse à la littérature, ce qu’il désapprouvait. Son étude de Beckett précisément, développant l’idée d’un noyau innommable et traumatique en chaque sujet, fut très importante pour moi et je suis heureux d’avoir traduit un de ses textes pour la revue Y.

J’aime aussi me rappeler les nombreux congrès auxquels il participa et qu’il aida à organiser. Nous nous retrouvions à Lille, Paris, Berlin, Vienne, Cologne, Karlsruhe, Bonn et à la clinique psychiatrique de Marienheide... Je garde particulièrement en mémoire sa conférence sur la correspondance entre Ingeborg Bachmann et Paul Celan, auteur qu’il m’a permis de si bien comprendre. Sa lecture était, là encore et comme toujours, profonde et minutieuse mais jamais neutre et donc partiale au meilleur sens du terme.

Franz Kaltenbeck soutenait le sujet en souffrance, aux prises avec les difficultés de la vie et dans son effort singulier pour se donner forme afin de ne pas rester passivement exposé à ses vicissitudes. Cette clinique du sinthome, développée par Lacan, au dernier temps de son enseignement, et dont Franz Kaltenbeck, avec son épouse, Geneviève Morel, a poursuivi l’étude, fut également un sujet de réflexion et un lien supplémentaire entre nous.

Franz Kaltenbeck avait un style, une façon d’être bien à lui, provocante, frisant parfois le burlesque, et qui poussait à prendre position. Peut-être cela avait-il à voir avec le fait qu’il fut membre de l’Actionnisme viennois ? Aimant le théâtre, il était aussi poète et l’interprète de son ami Reinhard Priesnitz. Les textes qu’il a écrits sur ce poète ont permis de rendre tangible  la force poétique de l’écrivain, y compris d’un point de vue psychanalytique.

Franz Kaltenbeck va nous manquer.

Il était Président du Collège de Psychanalystes d’Aleph et rédacteur en chef de la revue Savoirs et clinique ; en tant qu’analyste, il recevait à Lille et Paris ; il était un chercheur, un interlocuteur combatif et un ami.

Mais bien sûr, il va manquer avant tout à sa famille. Je présente à sa femme et à ses enfants toute ma sympathie et mes plus sincères condoléances.