Séminaire théorique : "L'obstacle : le désir et son inhibition" (Lille)

Séminaire de Frédéric YVAN


Samedi 13 octobre 2018 de 14h30 à 16h00

SKEMA de Lille,

décès, la maladie, l’accident, ou encore divers ratages, ces exemples familiers montrent que la vie ne manque pas d’obstacles.
Dans la comédie noire de Martin Scorcese After hours (1985), Paul Hackett, un jeune informaticien frustré et un peu coincé, se décide finalement à rejoindre Marcy, qui lui a laissé son numéro de téléphone quelques heures auparavant, pour une nuit qu’il espère torride. Mais, à peine sorti de chez lui pour la rejoindre, Paul va affronter une série d’obstacles (billet de 20 dollars qui s’envole du taxi, cambrioleurs maladroits, videur de boîte de nuit voulant le tondre, policiers refusant de l’écouter…) qui vont rendre cette rencontre impossible! Le film se termine sur le retour solitaire de Paul au lieu même d’où il était parti le soir. L’informaticien Paul Hackett n’a-t-il pas été hacked (piraté) par son désir inconscient?
Le cinéaste n’a-t-il pas mis en scène les obstacles sur lesquels nous avons tous buté? Le ratage réitéré d’un examen dont le contenu est pourtant bien connu, la panne sexuelle alors que le désir est à son acmé, le rendez-vous ardemment désiré et raté, etc. L’obstacle extérieur, qui survient comme au hasard, fait résonner quelque chose de notre inconscient: qu’est-ce qui nous empêche d’agir et nous enferre parfois dans une insupportable répétition? Qu’est-ce qui nous conduit à l’échec et nous enlise malgré nos efforts pour nous en sortir?
D’où viennent ces obstacles et la psychanalyse permet-elle de les contourner, de mieux s’en dégager? L’être humain fait d’abord l’expérience de l’obstacle imaginaire du moi. Le mythe de Narcisse, condamné à s’éprendre de sa propre image pour n’avoir pas su répondre à l’amour de l’autre, évoque le problème structurel du rapport spéculaire du moi à luimême. Lacan a montré, dans Le Stade du miroir comme formateur de la fonction du Je (1949), notre aliénation fondamentale au monde des images. Le moi est réduit à une immobilisation factice fixée dans une image: «Je suis moi», «Je me reconnais dans le miroir». D’où l’impossibilité de tout rapport authentique à un autre puisque le moi ne s’y rapporte toujours qu’en miroir. Il en résulte une inhibition qui ne peut être levée qu’en se déprenant de ces mirages imaginaires.
Mais le parlêtre – l’être de l’homme étant dans la parole, il «prend être de la parole1» – doit aussi affronter l’obstacle du langage dans son rapport aux autres et au monde. D’une part, la réalité, dans sa diversité foisonnante, excède le langage ; le mot constitue un obstacle puisqu’il n’est que la trace affaiblie d’une expérience qui échappe. D’autre part, parler nous divise, intimement et nous sépare de l’autre: il n’y a jamais compréhension parfaite et l’on risque toujours un malentendu.
Il y aussi l’obstacle sexuel: au contraire de l’harmonie rêvée entre les sexes, Lacan a montré qu’ «il n’y a pas de rapport sexuel ». Si c’est son aphorisme le plus connu, il n’est cependant pas le plus simple à comprendre. L’obstacle du sexe est l’obstacle fondamental, celui qui «ne cesse pas de ne pas s’écrire» mais que l’amour peut cependant essayer de dépasser.
Si l’on suit Freud, l’obstacle peut être rapproché du terme allemand de Hemmung2, qu’on traduit par «inhibition», soit un ralentissement, un freinage ou une immobilisation. Mottorradrennen III (Courses à moto), de Dieter Roth – reproduit en couverture de la brochure – manifeste cette action du freinage dans lequel le sujet s’enlise toujours davantage au fur et à mesure de son avancée. C’est que, comme Freud l’a montré, l’individu n’est pas passif mais qu’au contraire il peut produire, activement, un tel obstacle dans la mesure où le moi a le souci d’éviter le conflit avec une double altérité interne, le ça démonique des pulsions et le surmoi policier. Par suite et de façon contradictoire, on s’active alors à ne rien faire. L’obstacle fait donc l’objet d’un véritable travail de la part de l’être humain qui développe différentes stratégies pour saper sa performance comme le montre l’obsessionnel, expert en «trucs» pour «se mettre des bâtons dans les roues».
Pour contrebalancer ces effets négatifs de l’inhibition, notons que, positivement, les pulsions inhibées quant au but permettent l’amour, qui mêle tendresse et sensualité, et que l’amoureux feint l’obstacle pour en relancer justement sa valeur d’affect. Et, si nous sommes la cause de l’obstacle, de sa dis-fonction, n’y a-t-il pas des cas où nous nous désinhibons au contraire, en nous affranchissant alors des obstacles en tant que contraintes sociales et/ou persécutrices ? Rien n’arrête l’humoriste faisant un pied de nez à la régulation sociale des pulsions. Rien n’arrête non plus le héros ni le criminel.
Examiner l’obstacle comme produit à son insu par le parlêtre montre que, si le phénomène de l’obstacle se définit dans un premier temps par un disfonctionnement, il révèle alors, dans un second temps, ses causes inconscientes et la place qu’y prend activement l’individu; causes pour lesquelles il est hyperactif en son propre empêchement.
Entreprendre une psychanalyse peut alors permettre à individu inhibé d’identifier ces causes inhibitrices, et de produire un «savoir y faire» avec l’obstacle – voire même de le dépasser.

C’est à cette thématique de l’obstacle, du désir et de son inhibition que nous nous intéresserons cette année. Frédéric Yvan s’attachera à développer des problématiques convoquées par celle-ci et recevra ensuite, à chaque séance, un intervenant qui viendra exposer une réflexion clinique ou théorique concernant ces mêmes notions. Un temps sera consacré à chaque fois à la discussion et à l’échange avec les participants du séminaire.

Sibylle Guipaud, Frédéric Yvan

1 Jacques Lacan, Conférence «…Ou pire», 1972.
2 Sigmund Freud, Inhibition, symptôme, angoisse (1925), Paris, PUF, 2016.

Le séminaire théorique a lieu le samedi de 14 h 30 à 17 h 30, les 13 octobre, 24 novembre 2018 (salle A 220), 19 janvier, 16 mars, 25 mai (salle C 201), 22 juin 2019 (salle C 201). Le jour de la conférence Grandes références, le séminaire de Frédéric Yvan débutera à 16 h 30 et se terminera à 18h. SKEMA Lille, avenue Willy Brandt, 59777 Euralille, métro: gares. Ouvert au public – 10€ (TR: 5€) par séance pour ceux qui ne sont pas inscrits à Savoirs et clinique.

 
contentmap_plugin

Notre Newsletter

En m'abonnant, je choisis explicitement de recevoir la newsletter. Je pourrais facilement et à tout moment me désabonner.