
27ème colloque de l’ALEPH et du CP-ALEPH
De l’association libre
Censure et vérité en psychanalyse et dans la société
« Je n’ai rien préparé », « je ne me suis pas préparé(e) », ainsi commencent bien des séances de psychanalyse. Par ces formules, l’analysant(e), confronté (e) au vide face à l’invite à parler, accuse réception de la règle fondamentale de la psychanalyse, l’association libre.
En quoi consiste cette règle? à se laisser aller comme dans une conversation à bâtons rompus, afin qu’émergent des pensées, des images, desmots « en général chassés comme inopportuns ». Pas si aisé pour l’analysant qui expérimente immédiatement la difficulté à énoncer tout ce qui lui vient à l’esprit, jugé inutile, parfois idiot voire inapproprié ou même gênant…
L’association libre est l’invention par laquelle Freud s’est démarqué, en 1904, de la suggestion et de la catharsis de Breuer. Exposée dans Les études sur l’hystérie, celle-ci se différenciait déjà de la suggestion en ce que « son efficacité thérapeutique ne repos (ait) pas sur un ordre suggéré par le médecin1 ». Mais Freud fait un pas de plus en rejetant aussi l’hypnose parce qu’elle présuppose la soumission du patient à l’hypnotiseur. Il lui substitue par conséquent l’association libre et invente une nouvelle mise en scène de la cure : pendant la séance, l’analyste se place, sans le toucher ou lui enjoindre de fermer les yeux, derrière le patient qui parle à sa guise.
La nouvelle méthode a un autre avantage sur l’hypnose : si celle-ci élargit le champ de la conscience pour faire revenir des souvenirs oubliés, l’association libre met au jour le chemin, masqué dans l’hypnose, qui mène des associations au refoulé responsable des symptômes, avec l’appui de « l’art d’interpréter » de l’analyste, introduit en même temps par Freud. En quoi elle s’avère liée aux objets singuliers et inattendus de désir et de jouissance que cerne le surgissement des idées (l’idée : Einfall, littéralement ce qui vous tombe dessus).
S’il est si difficile de se conformer à l’association libre, c’est que la censure se manifeste dans le mouvement même de l’énonciation, lui imprimant une tendance irrépressible à l’omission ou à l’oubli. Freud en est conscient. Il emprunte son modèle à la sphère politique dans une lettre de 1897 à Wilhem Fliess : « As-tu jamais eu l’occasion de voir un journal étranger censuré par les Russes au passage de la frontière? Des mots, des phrases, des paragraphes entiers sont caviardés, de telle sorte que le reste devient inintelligible. C’est une sorte de ‘censure russe’ qui apparaît dans les psychoses et qui donne lieu à des délires en apparence dénués de sens. » Le caviardage d’un texte servira ainsi de base métaphorique au concept de censure, introduit à propos du rêve dans la Traumdeutung (1900) – en somme un modèle politique pour un concept psychanalytique, qui survivra dans l’ « instance critique » et la « conscience morale » de 1914, et sera remanié à partir de 1923 en une loi intérieure portant la marque de l’insensé, le « surmoi ». Lacan insiste en 1955 sur le modèle politique en jeu dans la généalogie freudienne du surmoi : réduisant la parole « à son trognon », la censure témoigne d’une intention de tronquer le discours parce que, si nul n’est censé ignorer la loi, « elle est toujours incomprise, car nul ne la saisit dans son entier2 ».
Dans sa relecture de Freud, Lacan a souligné que la censure s’intégrait au texte du rêve : un doute du rêveur, l’oubli d’un détail sont des reliefs essentiels pour l’interprétation. Le mensonge est vecteur du vrai, la fiction est porteuse de vérité. Lacan part du paradoxe crétois du menteur pour aboutir à une vérité psychanalytique, qui certes ne peut pas toute se dire – qui est « mi-dite » -, mais sur laquelle compte l’analysant dans sa supposition d’un savoir inconscient qui dénouera ses symptômes.
Or, par rapport à ces repères qui puisaient dans les philosophies antique et cartésienne, le statut social de la vérité s’est radicalement transformé. On est passé du « tout peut se dire », du moins dans certaines conditions fixées par la loi – un droit lié aux principes constitutionnels de la liberté d’expression dans les démocraties occidentales -, à l’idée qu’il n’existe aucune vérité, aucun énoncé qui rende exigible une vérification, que toute référence au réel serait vaine (l’idée même de fake new perd alors son sens). Comme l’a déploré au festival de Cannes à propos du trumpisme l’actrice américaine Kristen Stewart3 : « La vérité paraît soudain tellement malléable. » Devenue quantitative, elle se compte en nombre de clics commandés par des trolls ou des media complotistes. La censure d’état se déchaîne, l’affirmation 2+2 = 5, symbole fictionnel du totalitarisme selon Orwell, advient dans le réel, le pouvoir politique n’est plus tenu par aucune réalité ni promesse antérieure et n’a plus aucun devoir de cohérence avec son propre discours. Pourtant, ses énoncés ubuesques prennent une valeur performative. Ils ont des effets, parfois tragiques, sur la vie de millions de personnes. D’où une perte de croyance des citoyens en la démocratie, sensible dans la montée des populismes et corrélée à l’adhésion à des théories absurdes.
Dans un monde où un tel anéantissement de la vérité tente de s’imposer par la force, que devient la psychanalyse avec sa méthode de l’association libre?
On pourrait penser que ses conceptions originales sont obsolètes et qu’il faudrait la modifier de fond en comble, jeter ses vieux paradigmes pour l’adapter au monde nouveau et la mettre à la page. D’ailleurs, n’est-elle pas concurrencée par certaines IA très humaines qui nous suggèrent de nous adresser à elles sur nos smartphones dès que nous éprouvons du stress ou de l’anxiété, afin d’être coachés par leurs algorithmes utilisant d’innombrables données?
Sur le premier point, on pourra certes rétorquer que la psychanalyse a survécu aux totalitarismes du 20ème siècle – non sans séquelles toutefois pour sa pratique dans certains pays -, et que Freud a subi le nazisme sans modifier cet élément fondamental de la technique psychanalytique; et sur le second, que l’expérience DOCTOR réalisée au MIT dès 1966 par l’informaticien Joseph Weizenbaum4 avec l’ordinateur Éliza, n’a guère été probante.
Comment la psychanalyse résistera-t-elle à la vérité remodelable à volonté du 21ème siècle ? L’association libre comme voie vers la résolution des symptômes garde-t-elle sa pertinence face aux changements de régime de la vérité dans nos sociétés ? Nous nous pencherons sur ces questions en convoquant les témoignages de psychanalystes et de cliniciens ainsi que les élaborations de chercheurs en sociologie, philosophie, littérature, histoire de l’art, sur les changements du discours contemporain, de la liberté d’expression, de la censure, de la vérité.
1 S. Freud, « La méthode psychanalytique de Freud », La technique psychanalytique, trad. A. Berman, PUF, 1989, p. 2sq.
2 J. Lacan, Le séminaire livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique psychanalytique, Le Seuil, 1978, p. 156.
3 Entretien avec Boris Bastide au festival de Cannes dans Le monde du 18 mai 2025.
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